Mes premiers contacts avec les Lettons et mon premier séjour à Riga, au milieu des années 1990, ont eu lieu au cours d’un échange entre un théâtre universitaire français dont je faisais partie et la première promotion d’étudiants de théâtre de l’académie de la Culture de Lettonie. Ce fut l’occasion pour moi de découvrir que les Lettons peuvent être à la fois accueillants et distants, chaleureux et timides, ce qui ne peut laisser indifférent. Ce fut l’occasion également de découvrir Riga et ses alentours dans la chaleur inattendue d’une fin de mois d’avril grisante.

Quelques années plus tard, je devais retrouver avec plaisir et rechercher avec intérêt des personnes, des lieux que j’avais rencontrés, découverts, appréciés au cours de cette première visite. En effet, c’est presque logiquement que je revins à Riga pour faire un stage d’enseignant de français langue étrangère (FLE). Le ministère des affaires étrangères français avait retenu ma candidature à un stage de neuf mois que j’effectuais au service culturel et de coopération de l’ambassade de France en Lettonie et à… l’académie de la Culture de Lettonie.  Ces quelques mois furent marqués par la rudesse de l’automne et de l’hiver et par des mois de printemps et surtout d’été doux, lumineux et agréables, inoubliables. Ces neuf mois furent marqués par la découverte des non-dits et du silence lettons dans les rapports humains et sociaux, que ceux-ci soient amicaux ou non mais aussi par l’intérêt marqué chez les Lettons de connaître ce qui est étranger tout en faisant preuve d’une timide retenue dans les contacts.

Ces mois furent marqués également par le plaisir d’assister seul à des pièces de théâtre en letton dans lesquels jouaient parfois d’anciennes connaissances de l’académie de la Culture (certains étaient quasiment devenus des amis). Je ne comprenais presque rien à ce qu’ils disaient mais j’aimais écouter les sonorités de la langue, les intonations des voix, observer les expressions des visages et des corps, les interactions des personnages pour finalement saisir en partie le sens des  pièces présentées. Je vis certaines de ces pièces, mais aussi des happenings et des concerts de rock alternatif, à Zirgu Pasts, un lieu magique, une maison en bois vétuste du centre ville gérée par l’académie, qui grâce à ses nombreuses salles délabrées, à ses escaliers et pièces aux lattes de bois grinçantes s’embellissait d’une aura d’énergie et de mystère (qu’elle a malheureusement perdue il y a maintenant quelques années, après plusieurs mois de rénovation). A cette époque, je constatai comment la tradition théâtrale lettone s’inspirait du réalisme et de la précision du théâtre russe (ah, Les frères Karamazov par les étudiants de l’académie sous la direction de P. Krilovs !) et je fus le témoin des tentatives des jeunes acteurs et metteurs en scène pour renouveler le théâtre letton en créant des spectacles plus oniriques et symboliques. Aller au théâtre, c’était enfin l’occasion pour moi d’observer le public. Même si cela a évolué, il reste encore dans les théâtres lettons cette atmosphère créée par le comportement du public, et qui m’avait alors surpris, parfois amusé mais qui m’avait séduit. Notamment, toutes les générations qui venaient assister à une pièce faisaient preuve d’un respect et d’une écoute parfois trop polis mais qui me semblaient réels. Cela me permettait de vivre pleinement l’expérience théâtrale même lorsque le spectacle n’était pas d’une grande qualité. Ce respect, cette écoute étaient présents chez les personnes avec qui j’avais des rapports amicaux, ce qui me donna sans doute envie de revenir régulièrement par la suite. 

Au fil des années et de mes passages ou séjours en Lettonie en tant qu’enseignant de FLE ou comme responsable de formations en FLE, les « pièces lettones » du Jaunais Rīgas Teātris, des créations collectives mises en scène par A. Hermanis m’ont permis de saisir un peu mieux les moteurs de la société lettone, ses valeurs, ses figures, ses traditions, ses défauts. Si l’occasion venait à se présenter, je conseillerais à tout étranger vivant en Lettonie ou curieux de ce pays de voir une des séries de Latviešu stāsti ou encore Kāpu svētki  ou Vectēvs. Et si la langue est une barrière, il y a tout de même une pièce à ne pas rater, une pièce devenue un classique, qui traite de thèmes  universels comme la solitude ou la vieillesse avec  un humour et une mélancolie « à la lettone » : Garā dzīve. D’après moi, ces pièces, et d’autres, témoignent du besoin de la société lettone de s’affirmer et de se comprendre elle-même, de conserver vivantes ses racines et son passé pour ne pas se perdre dans la modernité globalisée.

Maintenant que je suis de nouveau enseignant à l’académie de la Culture, alors que par ailleurs j’ai monté et que j’anime un centre d’apprentissage de langues étrangères à Riga, je n’ai plus beaucoup de temps pour voir des spectacles. Cela dit, je travaille sur des créations théâtrales collectives en français avec des étudiants francophones de l’académie et je vois de temps en temps certains spectacles donnés par les jeunes comédiens ou danseurs issus de notre établissement. Il me semble que cette nouvelle génération de la société lettone n’a pas perdu ses références et sa déférence au passé, aux traditions mais que cela ne l’empêche pas de se tourner avec intérêt, simplicité et confiance vers l’inconnu ou la nouveauté, vers l’étranger.  Grâce à eux, la Lettonie deviendra encore plus ouverte et accueillante !

Jonathan Durandin, 08.12.2016, People